Au Sénégal, le débat autour des droits des personnes LGBTQ a franchi un nouveau seuil avec l’adoption par l’Assemblée nationale d’une loi visant à durcir la criminalisation de l’homosexualité. Le texte a été adopté par 135 voix pour, aucune contre et trois abstentions, révélant l’ampleur du consensus parlementaire autour de cette mesure. La loi renforce les sanctions pénales visant non seulement les relations entre personnes de même sexe mais également ce qui est désormais qualifié de « promotion » ou d’« apologie » de l’homosexualité. Son adoption intervient dans un climat déjà marqué par une série d’arrestations liées à des relations présumées entre personnes de même sexe et par un durcissement du discours public à l’égard des minorités sexuelles.
Dans certains espaces politiques et médiatiques, ce vote a été accueilli comme une victoire symbolique de la souveraineté culturelle face à ce que l’on présente comme une influence occidentale. Pourtant, pour beaucoup d’observateurs et pour les personnes directement concernées, ce moment est également traversé par un sentiment de colère et de deuil face à ce qui apparaît comme une profonde régression des principes de dignité humaine. Alors même que le monde traverse une période de fortes tensions géopolitiques et de multiples crises, où de nombreuses sociétés sont confrontées à de nouvelles formes de violence impériale et d’instabilité globale, plusieurs États africains, notamment le Sénégal, le Ghana et l’Ouganda, semblent aujourd’hui mobiliser la rhétorique de la protection des « valeurs africaines » pour légitimer des politiques de stigmatisation et de répression sur leurs propres populations.
Cette dynamique s’accompagne d’expositions médiatiques de personnes accusées d’homosexualité et de discours publics liant la question LGBTQ à des enjeux de santé publique, notamment en lien avec le VIH. Dans plusieurs cas, ces discours fragilisent la confidentialité médicale, encouragent la dénonciation publique et affaiblissent la présomption d’innocence. Ensemble, ces pratiques contribuent à produire un climat de suspicion et de peur qui dépasse le seul cadre juridique et contribue à la construction d’une panique morale où certaines vies deviennent des cibles symboliques d’un projet politique plus large.
Cette évolution est d’autant plus frappante que les forces politiques aujourd’hui au pouvoir au Sénégal se sont elles-mêmes construites dans une trajectoire marquée par la contestation et la persécution politique sous les régimes précédents. Pourtant, une fois arrivées au pouvoir, elles semblent désormais mobiliser et étendre des logiques de stigmatisation similaires, en redirigeant l’attention publique vers des minorités vulnérables. Dans ce processus, la rhétorique anti-LGBT devient un instrument de consolidation du pouvoir populiste, transformant la frustration sociale et économique en croisade morale et identitaire.

Cette initiative s’inscrit dans un climat politique marqué par une rhétorique souverainiste forte sur fond de crise économique, dans lequel la défense des « valeurs culturelles » est présentée comme une réponse aux pressions extérieures. Le gouvernement affirme protéger les réalités socio-culturelles sénégalaises contre ce qu’il présente comme une imposition occidentale. Pourtant, ce durcissement législatif cible des citoyens vulnérables sans s’attaquer aux défis structurels du pays : chômage des jeunes, gouvernance, réforme institutionnelle et justice sociale.
Le projet de loi a également suscité le soutien de nombreux acteurs du discours antinéocolonial en Afrique francophone. Par exemple, Nathalie Yamb, ressortissante camerouno-suisse et ancienne conseillère de Mamadou Koulibaly, ancien président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire, a écrit sur X : « Le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko a introduit un projet de loi durcissant la criminalisation de l’homosexualité au Sénégal. La promotion de l’homosexualité sera également punie de 3 à 7 ans de prison. Ceux qui sont trop en colère devraient émigrer en Côte d’Ivoire ou en Europe. »
Chaque épisode de tension autour des minorités sexuelles devient ainsi un espace d’intervention politique où la défense proclamée de la souveraineté culturelle se traduit par la légitimation de l’hostilité à l’égard des personnes queer. Cette constance révèle non seulement une ligne idéologique assumée, mais aussi une stratégie de positionnement dans laquelle la rhétorique anti-LGBT devient un marqueur d’authenticité et un outil de mobilisation populiste. Au cours des dernières années, l’Afrique de l’Ouest a connu une forte intensification des mobilisations anti-LGBTQI+, alors que des acteurs politiques dans des pays comme le Mali, le Burkina Faso et le Ghana ont instrumentalisé la notion de « valeurs africaines » pour déshumaniser cette communauté et justifier des lois discriminatoires sévères. En 2024, l’hostilité institutionnelle et l’adoption de nouvelles législations ont déclenché une hausse de la violence, exploitant des paniques morales qui ont déstabilisé même des pays historiquement tolérants comme la Côte d’Ivoire.

Deux réalités peuvent être vraies en même temps. La quête d’indépendance économique, religieuse et culturelle de l’Afrique est légitime. Pourtant, l’intensification des législations anti-LGBTQ au Sénégal et dans des pays comme le Burkina Faso ne constitue pas une libération. Il s’agit d’une stratégie politique qui cible des citoyens vulnérables tout en laissant sans réponse les questions fondamentales de gouvernance et de développement.
À travers le continent, l’aspiration à la souveraineté est réelle.
Les sociétés africaines revendiquent le droit de définir leurs propres modèles économiques, leurs cadres moraux et leurs références culturelles sans prescription extérieure. Cette revendication s’enracine dans une longue histoire de domination et dans le sentiment persistant d’une indépendance inachevée. Elle exprime un appel à la dignité et à l’autodétermination qui mérite d’être pris au sérieux. Cependant, la souveraineté ne peut être réduite à la punition. Et cette souveraineté ne devrait pas se cantonner à un niveau nationaliste abstrait ; elle nous invite à interroger la manière dont les libertés de chaque individu sont garanties.
Le durcissement de la législation sénégalaise en matière d’homosexualité n’élargit pas la liberté économique. Il ne restructure pas les relations commerciales. Il affaiblit les institutions publiques et aggrave le chômage des jeunes. Il ne prévient pas les tragédies migratoires ni ne réforme le système éducatif. En revanche, il accroît les sanctions pénales contre les personnes queer et cherche à réduire au silence même ce qui est qualifié d’« apologie » de l’homosexualité. Il ne s’agit pas d’une transformation structurelle. Il s’agit d’une posture morale.
La contradiction devient encore plus évidente si l’on considère les propos du Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko, qui a reconnu publiquement en mai 2024 que l’homosexualité « a toujours existé » au Sénégal, tout en affirmant qu’elle avait historiquement été « gérée » selon les réalités socio-culturelles du pays. Cette reconnaissance affaiblit l’argument récurrent selon lequel l’homosexualité serait une importation exclusivement occidentale. Elle soulève une question simple : si une réalité sociale est reconnue comme historiquement présente, sur quelle base devient-elle soudain une menace à éradiquer ?
Le paradoxe est manifeste. L’État reconnaît une présence historique tout en renforçant la répression. Il affirme une continuité culturelle tout en consolidant un cadre pénal hérité du colonialisme français. La décolonisation est invoquée alors même que l’architecture juridique coloniale est préservée et renforcée. L’authenticité est proclamée au moyen d’instruments normatifs non d’origine endogène.
Le vocabulaire de la « gestion » mérite également d’être examiné. Parler de « gestion » suggère des formes de régulation sociale, de négociation morale et de mécanismes communautaires. La criminalisation, en revanche, relève d’une logique punitive et carcérale. Elle transforme une réalité sociale en une infraction pénale. Elle remplace la médiation sociale par la coercition étatique. Derrière le langage de la tradition se profile un déplacement vers une répression juridique codifiée.
C’est ici que l’honnêteté intellectuelle devient centrale.
L’honnêteté intellectuelle exige de la cohérence. Si l’homosexualité a toujours existé au Sénégal et dans le reste de l’Afrique, si des catégories sociales telles que les góor-jigéen (traduction littérale du wolof : « homme-femme ») appartiennent à l’histoire locale avant d’être transformées en termes péjoratifs, alors on ne peut pas simultanément prétendre qu’il s’agit d’une déviation étrangère. La recherche africaine a documenté dans toute l’Afrique de l’Ouest, notamment au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, au Mali, dans le nord du Nigeria et au Sénégal, l’existence de termes indigènes, parfois péjoratifs, désignant des personnes qui ne correspondaient pas au système binaire de genre (goorjigéén, tchié tè mousso tè, ‘yan daudu). Ces termes montrent que ces personnes étaient visibles et tolérées au sein de leurs communautés.

On ne peut invoquer la tradition pour justifier une loi coloniale. On ne peut parler de souveraineté tout en renforçant un cadre pénal hérité d’un ordre impérial. La criminalisation des identités queer en Afrique constitue une forme de mimétisme colonial. Les gouvernements africains ne résistent pas à l’influence occidentale : ils renforcent précisément la logique carcérale qu’ils prétendent mobiliser pour « résoudre » des complexités sociales.
L’honnêteté intellectuelle exige de dire la vérité même lorsqu’elle dérange son propre camp. Elle implique de reconnaître que la diversité sexuelle ne détruit pas l’africanité ; elle en fait partie. Elle exige de reconnaître que la criminalisation ne constitue pas une réponse politique aux défis économiques, institutionnels et sociaux. Elle demande du courage : le courage de refuser le confort d’un bouc émissaire.
Il serait néanmoins naïf d’ignorer la dimension stratégique de cette posture. L’alignement public répété de certains responsables politiques et figures médiatiques sur les vagues anti-queer ne relève pas seulement d’une conviction morale ; il s’inscrit dans une logique de construction d’influence. Dans un contexte où l’hostilité envers les minorités sexuelles est politiquement rentable, la rhétorique anti-LGBT devient un capital symbolique. Elle consolide une base populiste en transformant la frustration sociale en une croisade identitaire.
Cette instrumentalisation n’est pas neutre.
Elle produit du soutien, de la visibilité et une centralité médiatique. Mais elle le fait au détriment des Africains queer, dont l’existence devient un outil rhétorique, un levier de mobilisation et un sacrifice politique dans une stratégie de consolidation personnelle.
Pour les Sénégalais queer, cette mobilisation anti-queer renouvelée aggrave une situation déjà précaire. Au-delà des catégories et des concepts, il y a des vies. Des jeunes vivent dans la peur constante d’être arrêtés. Il y a des familles fracturées par la honte et la violence symbolique. Il y a des corps transformés en champs de bataille idéologiques.
On ne peut revendiquer la dignité africaine tout en niant celle de certains Africains. On ne peut invoquer la liberté collective tout en retirant la sécurité la plus élémentaire à une minorité.
Être anti-occidental ne suffit pas à être pro-africain. Un projet véritablement pro-africain exige de la lucidité, de la cohérence et de la responsabilité. Il suppose qu’il faut affronter les contradictions internes avec la même détermination que celle mobilisée contre les pressions extérieures. Il suppose de reconnaître que la force d’un continent ne réside pas dans l’exclusion, mais dans sa capacité à intégrer sa propre complexité.
Le désir d’indépendance est légitime. Mais une souveraineté fondée sur l’exclusion demeure fragile. Une souveraineté fondée sur l’honnêteté et la justice a une chance de durer.
Ballet Djedje est doctorant en anthropologie à l’université autonome de Madrid, théologien queer et militant LGBTIQ spécialisé sur la Côte d’Ivoire. Ses travaux de recherche et de conseil portent sur les vies queer dans les contextes africains, avec une attention particulière aux relations entre religion, sexualité, cultures urbaines et organisation communautaire. Il conseille des organisations LGBTIQ à travers l’Afrique et explore les intersections entre homosexualité et christianisme. Il est l’auteur de trois ouvrages autoédités, dont un guide de développement personnel pour hommes gays, un dictionnaire du Woubikan (vernaculaire queer ivoirien) et un recueil de récits queer ivoiriens.